jeudi 19 février 2015

Platon: peut mieux faire!

Celui (ou celle) qui décide aujourd'hui de s'essayer dans le beau métier de professeur, comprendra bien vite qu'il a plus à apprendre lui-même qu'à faire apprendre à ses élèves. Cela est d'autant plus vrai si la personne a la quarantaine et une certaine expérience de l'école, car elle découvrira tout d'abord que le rapport aux élèves n'a plus rien à voir avec ses souvenirs d'enfance. Ensuite, notre néo-professeur (quel horrible néologisme sorti tout droit d'un novlangue!) va se heurter à ce qu'on pourrait appeler le glacier des nouvelles pédagogies, organisant l'école toute entière autour de l'enfant (ou de l'apprenant) et faisant comprendre par là-même à l'enseignant que son rôle se réduit désormais à celle d'un animateur scolaire. 


Une fois tous ces savoirs précieux en poche, notre Néo, appelons le ainsi, se présente devant ses apprenants et se sent complètement perdu...car, bien qu'il soit physiquement en position dominante (debout devant trente personnes assises, les yeux cloués sur lui), il est censé disparaître pour laisser libre cours à l'intelligence apprenante. Oui, mais comment le faire ? Pas d'inquiétude, la réponse lui a été fournie toute prête et emballée lors des journées de formatage formation : il faut les mettre en groupe, nos petits apprenants ! Exit le cours dialogué, cet abominable héritage du passé, si peu démocratique (eh oui, car le dialogue, par définition, n'inclut que deux personnes, alors que nous sommes une trentaine dans une classe), un grand applaudissement, s'il vous plait, pour le travail en groupe
Le travail en groupe est LA nouvelle panacée de notre système éducatif, on nous parle des "îlots" (les tables tournées face à face et non plus, comme autrefois, disposées en rang d'oignons) et même des "îlots bonifiés", d'une multitude de têtes qui réfléchit mieux qu'une seule tête. Une multitude de bouches qui parle mieux qu'une seule bouche, celle du professeur à tout hasard. En effet, l'on n'attend plus du tout d'un professeur qu'il professe quoi que ce soit, il est là pour organiser le travail en groupe et pour s'effacer gentiment ensuite, laissant le devant de la scène à son public. D'accord, très bien, pourquoi pas après tout ? Mais une question taraude néanmoins notre Néo : quid du dialogue dans tout cela ? Car c'est la première fois de sa vie qu'il entend le mot dialogue dans un contexte négatif, le dialogue étant régulièrement associé à la communication et Dieu sait que la communication est l'alpha et l'oméga de notre société éternellement connectée.
Quid donc du dialogue ? D'aucuns diront à notre Néo : "Ne mélangeons pas tout ! Le cours dialogué et le dialogue ne sont pas du tout la même chose !" Oui, il l'entend, mais peut-on nier qu'un cours dialogué repose sur le dialogue entre le professeur et son élève ? Le dialogue entre le professeur et l'élève, quelle que soit son sujet et sa teneur, a toujours été une des pierres angulaires de tout enseignement.

 Mais d'où vient cette pratique farfelue qui consiste en un jeu des questions-réponses entre le maître et l'élève ? Contre qui bataillent in fine les néo-pédagogues ? 
Il se trouve que notre Néo aime bien la littérature grecque ancienne et qu'il connaît un peu les écrits de Platon. Et lorsqu'il entend parler du dialogue, il pense tout de suite à Socrate et au dialogue socratique, ainsi qu'à la fameuse maïeutique, à cet "art de faire éclore les grandes pensées", comme disait P. Mérimée. Et en pensant à tout cela, notre Néo se souvient d'une scène célèbre, celle de Socrate dialoguant avec un esclave de son ami Ménon, au cours de laquelle il arrive à faire une démonstration de la duplication du carré.
Oui, la vidéo proposée est un peu longue, que ceux qui ne sont pas mateux accélèrent l'explication. Avez-vous tout de même entendu Socrate dire : "Tu vois, Ménon, que je ne lui apprends rien de tout cela, je ne fais que l'interroger" et un peu plus tard : "Observe bien si tu me surprendras lui enseignant et lui expliquant quoi que ce soit, en un mot faisant rien de plus que lui demander ce qu'il pense" ? Le dialogue, tel qu'il a été conçu par Platon, représente donc une forme d'apprentissage ouverte, loin d'une imposition autoritaire et unilatérale des savoirs. 
Enfin, on peut se demander si notre Néo ne s'est pas perdu dans les méandres de ses pensées et s'il a oublié son souci premier, car le but de Socrate était de montrer à Ménon que l'âme humaine est immortelle et que l'homme arrive au monde avec des vérités ancrées en lui dont il est capable de se ressouvenir (exemple des vérités mathématiques), alors que notre Néo s'interrogeait sur les vertus du dialogue pris comme médium d'apprentissage. Et pourtant non, Néo est resté concentré et il tient même à ajouter un autre point important des nouvelles pédagogies qui est la co-construction des connaissances. En effet, les néo-pédagogues prétendent  ne pas imposer des savoirs tout prêts aux apprenants, mais  les construire avec eux, les faire surgir en quelque sorte, en s'aidant des méthodes les plus modernes, dont fait partie le travail en groupe. D'accord, très bien. Mais est-ce que Socrate fait autre chose avec l'esclave de Ménon, en passant par le dialogue ?

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