J'ai toujours été plutôt bonne élève, appréciée de mes profs surtout parce que le volume sonore provoquant les lésions des canaux auditifs n'était jamais, au grand jamais, provoqué par mes soins. Je fus une élève calme, discrète, invisible sauf lors des interrogations. Même si je n'étais pas particulièrement forte pour certaines matières, comme ce fut le cas en technologie, mes enseignants savaient apprécier à sa juste valeur ma quasi-inexistence. Je me souviens encore de ce moment mémorable, où notre chère Slavica, prof de technologie, me lança sur un ton perplexe:
"Stevanović, Stevanović, que vais-je faire de toi?! C'est vrai que tu ne me gênes pas du tout...mais..." ...Et je peux vous dire que son désarroi était tout à fait justifié, elle avait envie de me mettre une bonne note, puisque j'étais une des rares à ne pas mettre le souk dans son cours, mais mes productions manuelles étaient d'un niveau plus que pitoyable. Je détestait la techno, je haïssais du plus profond de mon être les planches qu'il fallait découper, les petites scies, les vis, les circuits électriques...je n'ai jamais réussi un seul de ces exercices. Certains choisissaient d'étudier les langues pour fuir les maths, mais moi, les maths ça allait, c'est la techno que je fuyais.
Dieu merci, mon plan avait marché! Je me suis retrouvée dans un lycée où je n'ai pas du coller ou découper quoi que ce soit pendant toute ma scolarité. Ensuite la fac, lettres anciennes, faut-il préciser que les seuls travaux pratiques pratiqués concernaient les exercices de version? Et puis la thèse, l'agrégation...je m'éloignais de plus en plus du spectre bricoleur. Parfois, il est vrai, les envies de mes enfants me transportaient dans ces contrées hostiles, avec telle maquette de dinosaure ou tel autre paquet de perles à transformer en bijoux. Heureusement, je n'étais pas seule, Olivier, très manuel lui, était là pour rattraper le coup quand il le fallait. Mais le dénouement tragique de cette histoire approche...
J'arrive donc cette année dans mon petit collège, consciente seulement à moitié de ce que je suis en train de faire. Je démarre mon premier cours de latin avec un panorama historico-géographique (merci les programmes!), que j'expose devant une dizaine d'élèves âgés de 12 ans...à leurs regards, je comprends assez vite qu'ils sont perdus...et qu'il ne faut pas recommencer ces élucubrations savantes. "Il faut du ludique!", me disent les collègues. "De la mythologie, des gâteaux romains, des maquettes, des sorties quoi!"
Voici qu'une nouvelle phase de ma vie commence. Raconter des mythes, ça je peux et je fais, préparer des gâteaux pseudo-romains également, faire quelques sorties gallo-romaines aussi, mais faire des maquettes?! Moi qui croyais naïvement qu'un prof de lettres en serait épargnée...eh bein NON! Et surtout pas prof de latin! Vous rendez-vous seulement compte?! Si au moins il n'y avait qu'un seul monument à faire...mais entre les maquettes de la villa, de la domus, du Panthéon, du Colisée, du camp romain, du village romain, nous avons l'embarras du choix, nous autres profs de latin...
Automne dernier, j'explique à mes 5ème les habitations romaines, avec plein d'images à l'appui et une maquette de la villa rustica, que mon prédécesseur m'a léguée. Et voici une gentille petite élève qui me demande si nous aussi, nous allons en faire une, de maquettes. Je réponds promptement: "Oui, oui, j'ai prévu de faire avec vous la domus romana!" Le seul problème est que mon élève ne l'oublie pas, cette information-là, et revient à la charge, toutes les semaines: "Et alors Madame? Vous avez promis qu'on allait faire une maquette nous aussi!"
Bref, il a fallu la faire, cette satanée maquette! Et comme nous avions la fête de la cité scolaire cette semaine et que j'ai cru comprendre qu'il fallait exposer des travaux manuels de mes élèves, je pris mon courage à deux mains, je m'inscrivis sur le site "La rue des maquettes" (qui m'informe désormais quotidiennement des nouveautés dans le domaine, merci les gars!), je commandai trois maquettes pensant construire un Colisée avec les 4ème et une domus agrémentée d'un camp romain avec les 5ème...et j'attendis. Mes maquettes arrivées, j'ouvris le Colisée...et je restai interdite! Non seulement cela avait l'air plus compliqué qu'un meuble Ikea, mais en plus je ne comprenais rien aux explications...telle trait veut dire qu'il faut plier en arrière, sauf s'il y a tel symbole auquel cas plie en avant, tel autre trait qui lui ressemble ne veut pas du tout dire qu'il faut plier...je jetai le Colisée. Essayons plutôt la domus avec les 5ème et le camp avec les 4ème.
J'arrive en cours hier, après avoir étudié et compris en partie les explications, et je distribue les cartons aux élèves. Les ciseaux, les cutters, les compas, la colle, les cris...j'hurle par-dessus en essayant de passer l'info qu'il faut d'abord plier selon tel trait et seulement après couper selon tel trait...Hélas! Un garçon me montre ce qu'il a fait, il a couper là où il fallait plier, bien sûr. Pendant ce temps, un autre a remplacé le carton par la main de son camarade sur laquelle il essaye mon cutter...derrière une réincarnation de moi, gentille petite élève qui me demande si elle peut maintenant découper, car elle a fini de plier...alors que à sa gauche un de ses camarades s'enivre des exhalaisons de la colle UHU...
Epilogue: hier soir vers 23 heures j'ai fini la domus (pas toute seule, merci Olive pour ton compluvium!), je n'avais pas la force pour le pauvre camp romain, blessé, découpé n'importe comment...et je suis partie cet après-midi avec ma maquette faire la fête! Mais le projet était encore raté, il fallait concevoir des jeux, des mots croisés...et surtout des gâteaux, personne ne voulait jouer aux jeux "antiques" s'il n'était pas certain d'avoir un gâteau à la fin!
Ahah tu es bien courageuse d'avoir au moins tenté l'expérience! Moi j'ai abandonné l'idée quand j'ai vu les plans... :) Tu as des photos de ta domus ?
RépondreSupprimerNon, mais je vais en prendre la semaine prochaine! Et même je me demande si je ne vais pas la récupérer pour l'année prochaine :-)
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